LA
DEMOCRATIE "A L'EUROPEENNE"
par
Maître Laurent Hincker
En
son audience publique du 31 juillet 2001, la Cour Européenne
des Droits de l'Homme a rendu sa décision dans l'affaire opposant
la Turquie au Parti de la Prospérité (Refah Partisi) et aux
trois requérants individuels Messieurs Erbakan, Kazan, et
Tekdal. A l'origine de cette affaire, la décision de la Cour
Constitutionnelle turque du 16 janvier 1998 prononçant la
dissolution du Refah Partisi déclaré "centre des activités
contraires au principe de laïcité ", ainsi que l'interdiction
pendant cinq années de toute activité politique pour les trois
requérants et leur déchéance de mandat de député. Dans les
faits, le Refah Partisi, fondé en 1983, accéda au pouvoir
le 28 juin 1996 en formant un gouvernement de coalition au
sein duquel Messieurs Erbakan, et Kazan étaient respectivement
Premier Ministre et Ministre de la Justice.
Aux termes des requêtes déposées en 1998 , la juridiction
européenne devait juger si la décision de dissolution de ce
parti politique avait porté atteinte à l'article il de la
Convention Européenne des Droits de l'Homme consacrant le
droit à la " liberté de réunion pacifique et d'association
". Mais la question sous-jacente demeurait celle de savoir
si la décision de dissolution du Refah Partisi pouvait être
considérée comme "nécessaire dans une société démocratique
". Il ne faudra donc pas s'y méprendre: si l'atteinte effective
à la liberté de réunion pacifique et d'association des requérants
a bien été constatée par la Cour, il s'agit à ses yeux, d'une
mesure répondant à. un " besoin social impérieux ". En d'autres
termes, selon les juges, les intérêts nationaux en jeu dépassaient
largement les conséquences de la disparition d'un parti politique
fondé plus de quinze ans avant sa dissolution, premier parti
politique turc après les élections législatives de 1995 (158
sièges à la Grande Chambre) et arrivé démocratiquement au
pouvoir par la voie d'élections libres.
La
question sous-jacente de savoir si la mesure de dissolution
du parti répondait effectivement à un " besoin social impérieux
" n'en demeurait pas moins cruciale. Pour preuve, la Cour
a profité de l'occasion pour préciser sa conception de la
démocratie. En premier lieu, les principes fondamentaux regroupés
autour des notions clés que sont notamment le " rôle du peuple
", "l'indépendance du pouvoir judiciaire" ou encore la " prééminence
du droit ". Reste que s'agissant de la Turquie, se pose l'incontournable
problème des conditions de réalisation du principe de laïcité
au sein d'une société sensée être démocratique.
La
Cour semble refuser de faire prévaloir la notion de laïcité
quand elle affirme qu'"il n 'y a pas de démocratie lorsque
la population d'un Etat renonce à ses pouvoirs législatif
et judiciaire au profit d'une entité qui n 'est pas responsable
devant le peuple, que cette entité soit laïque ou religieuse
". De même, au titre de la " prééminence du droit ", la Cour
décide " qu 'on ne saurait dire que ce principe règne sur
le plan laïque, lorsque des groupes de personnes subissent
une discrimination au seul motif qu 'ils représentent des
sexes différents ou des convictions politiques et/ou religieuses
différentes ". Sage décision de sages....... .Est-ce à comprendre
que la démocratie n'implique pas la laïcité, mais plutôt un
mélange de pluralisme et d'égalité devant la loi, le tout
dans le respect de la dignité humaine?
Certes,
la Cour Européenne ne dispose pas des prérogatives inhérentes
à une juridiction interne; mais il en va autant de son rôle
que de sa légitimité, que de donner un jugement dit " in concreto
", apprécié à la lumière de la rigueur juridique. Il s'agit
bien sûr ici du "contrôle de proportionnalité" de la sanction
prise par le gouvernement turc à l'égard des requérants, contrôle
de qualité, sorte de "label" de la Cour européenne. Faut-il
alors s'étonner de voir la juridiction européenne s'évertuer
à prouver la dangerosité des déclarations de certaines personnalités
ayant un lien avec le Refah Partisi, et ne dire mot ou presque,
des modalités de dissolution du parti? Faut-il rappeler que,
alors que la Cour européenne reprend un à un les discours
politiques de quelques dirigeants, prononcés souvent pendant
des campagnes électorales plusieurs années auparavant, elle
ne tient pas compte du programme et des statuts d'un parti
pourtant au pouvoir pendant un an? Faut-il enfin souligner
que ces discours, souvent simplement rapportés, hors contexte,
par une certaine presse turque, n'avaient fait l'objet d'aucune
condamnation pénale de la part des autorités turques?
De fait, il convient de remarquer que trois des sept juges
ont fait part d'une opinion dissidente jointe à l'arrêt de
la Cour, dans laquelle ils ont soulevé le fait que " non seulement
le Refah Partisi est arrivé démocratiquement au pouvoir en
1995 " mais que par ailleurs " il n 'est pas contesté qu 'il
était organisé selon les principes démocratiques et que rien
dans ses statuts ou son programme ne vient prouver ou même
suggérer un quelconque désir... .d'encourager l'utilisation
de moyens violents ou antidémocratiques pour remplacer l'actuelle
structure constitutionnelle de la société turque ". Mais aux
yeux de la majorité des juges, " les responsables du parti...
.avaient laissé planer un doute sur leur position quant au
recours à la force afin d 'accéder au pouvoir et notamment
d'y rester ". Par conséquent, selon eux, " l'Etat peut raisonnablement
empêcher la réalisation d'un projet politique incompatible
avec les normes de la Convention, avant qu 'il ne soit mis
en pratique par des actes concrets risquant de compromettre
la paix civile et le régime démocratique dans le pays ".
La dissolution des partis politiques, voilà un débat d'importance
à propos duquel la Cour européenne avait déjà condamné la
Turquie. Ce faisant, le Cour avait réitéré son attachement
au pluralisme des partis, garant du respect de la diversité
des courants d'opinion de toute une population. Cela étant,
la question reste à présent posée; la laïcité est-elle une
condition nécessaire de la démocratie? La Cour, jugeant par
l'affirmative, édulcore ses principes premiers par lesquels
elle affirmait que la démocratie ne se définissait pas essentiellement
à travers le concept de laïcité, et, finalement, ne répond
pas à la question qui lui fait écho: de quelle laïcité parle-t-on?
En France, " laïcité " implique nécessairement neutralité
et tolérance citoyennes. S'il est par suite pennis d'affirmer
que l'arrêt du 31juillet 2001 soulève plus de questions qu
il ne donne de réponses, c'est qu'on est en droit de s'interroger
à nouveau: de quel pays parle-t-on? De la Turquie. Mais alors..,
spécificité turque? Spécificité européenne? Ou spécificité
musulmane? Car selon la Cour, " la Charia, reflétant fidèlement
les dogmes et les règles divines édictées par la religion,
présente un caractère stable et invariable. Lui sont étrangers
des principes tels que le pluralisme dans la participation
politique ou l'évolution incessante des libertés publiques
". Certes, l'Islam politique, qui impliquerait Charia et Djihad,
ne sied pas à la démocratie à 1' "européenne ". Il est de
ce fait légitime de se demander si, devant la Cour, le théologique
et le politique n'ont finalement pas pris le pas sur les arguments
juridiques. S'il y a certes une spécificité dans la laïcité
à la turque, aux yeux des juges européens, il semble ne pas
y avoir de place politique juridiquement assignable sur la
scène européenne, pour un parti musulman démocratique engagé
sur la voie de la modernité. C'est ainsi qu'a été considérée
comme légitime la dissolution d'un parti politique dont les
actions concrètes, lorsqu'il a été élu au pouvoir, ne se sont
pourtant jamais inscrites ni dans une logique de djihad ni
dans un système de valeurs juridiques inspire par la Charia...
Plus
avant, on pourra aussi s'interroger sur la construction si
problématique d'une Europe citoyenne auquel la Turquie s'est
depuis longtemps portée candidate, une Europe qui se situe
bien au-delà du débat technocratique soulevé par Bruxelles.
A Strasbourg, la réponse peut paraître juridique. Il faudra
cependant apporter une réponse consensuelle à une question
politique: de quelle Europe parle-t-on?