| LA
COUR EUROPEENNE DES DROITS DE L’HOMME CONFIRME LA DISSOLUTION
DE L’ANCIEN PARTI DE MM ERDOGAN ET GUL
La Grande Chambre de la Cour Européenne des Droits de l'Homme
de Strasbourg a rendu aujourd'hui un arrêt dans l'affaire
opposant le REFAH PARTISI à la Turquie.
A l’unanimité,
elle a conclu à la non-violation de la liberté d’association
de ce groupe politique.
Ce parti avait
été dissout par la Cour Constitutionnelle de Turquie
sur la base de discours prétendus islamistes après
une année au pouvoir en coalition. Selon la haute juridiction
turque, ces discours mettaient en péril le caractère
laïc du régime turc et justifiaient donc sa mise hors
la loi.
Le REFAH PARTISI
de M. ERBAKAN, attaché aux valeurs culturelles musulmanes,
avait alors saisit la Cour en arguant de la violation de son droit
à la liberté d'association garanti par l'article 11
de la Convention Européenne des Droits de l'Homme. En effet,
celui-ci avait considéré que, dans la lignée
de la jurisprudence classique de la Cour (cf. annexe ci-jointe),
sa dissolution n'était pas justifiée dans la mesure
où celle-ci n'était pas prévue pas la loi mais
surtout n'était pas 'nécessaire dans une société
démocratique'.
Dans un premier
arrêt en 2001, la Cour en section avait jugé que les
valeurs véhiculées par la Charia, la loi islamique,
n'étaient pas compatibles avec celles de la Convention Européenne
des Droits de l'Homme et que, comme le projet politique du REFAH
reposait sur ces valeurs, sa dissolution était pleinement
justifiée.
Cette position
avait alors été critiquée dans une opinion
dissidente de trois juges qui rappelaient que seules des circonstances
extrêmement graves pouvaient légitimer une mesure aussi
forte que la dissolution d'un parti démocratiquement élu
et de surcroît au pouvoir alors que les discours mis en cause
étaient isolés et pour la plupart prononcés
par d'anciens membres du REFAH.
Représenté
par Me Laurent HINCKER, avocat à Strasbourg, le REFAH avait
fait appel de cette décision auprès de la Grande Chambre,
formation suprême de la Cour Européenne des Droits
de l'Homme de 17 juges. La Grande Chambre avait jugé, fait
rare, l'appel recevable et a rendu aujourd'hui son arrêt final.
Deux enjeux
majeurs étaient posés à la Cour dans cette
affaire.
D'une part,
il lui s'agissait de déterminer la place de la laïcité
en Turquie.
D'autre part,
elle pouvait, pour la première fois, déclarer légitime
la dissolution d'un parti politique d'envergure par un état
membre du Conseil de l'Europe.
Dans les deux
cas, la Cour a penché pour la thèse défendue
par l’Etat turc.
En ce qui concerne
sa définition de la laïcité turque, elle a considéré,
non sans certaines maladresses, que la loi musulmane était
effectivement incompatible avec les principes démocratiques
européens.
La Grande Chambre
a réitéré son opposition à l’application
de principes religieux musulmans en faisant notamment un amalgame
préoccupant entre loi islamique et discrimination sexuelle
(cf. § 128). Cette décision peut, sur le fond, avoir
des conséquences certaines en Turquie dans la mesure où
le parti de MM. ERDOGAN et GUL, qui est directement issu du REFAH,
se répond lui aussi des valeurs traditionnelles.
L’AKP
se trouve désormais sous la menace permanente d’une
dissolution de la part de la Cour Constitutionnelle. En effet, on
se souvient que M ERDOGAN n’avait pu accéder au poste
de premier ministre à cause d’un discours dans lequel
il avait comparé les ‘minarets aux baïonnettes
et les croyants aux soldats’.
Or, la présente
décision reconnaît le droit à la Cour Constitutionnelle
de dissoudre un parti simplement sur la base de discours incitant
à la haine religieuse. Ainsi, la Cour Européenne des
Droits de l’Homme, qui n’avait jamais reconnu la légalité
d’une mesure de dissolution d’un parti turc, semble
ériger en dogme la laïcité de l’Etat en
Turquie et mettre hors la loi les partis d’inspiration musulmane.
Il s'agit aujourd’hui
de se demander s'il est opportun qu'une juridiction internationale
porte un jugement de valeur sur un texte religieux quel qu'il soit.
En effet, la Cour, qui, avec l'ensemble des pays européens,
avait toujours reconnu le caractère personnel des croyances,
risque de donner du grain à moudre aux fondamentalistes musulmans.
D'un autre côté,
la Cour a choisi de se positionner d’une manière forte
sur la légitimité de mesures de dissolution de partis
politiques, même arrivés au pouvoir.
En effet, la
Cour n’a pas hésité à reconnaître
la légalité de la dissolution d’un parti dont
le programme ne contenait aucune référence à
la Charia, qui a gagné des élections démocratiques
mais surtout qui a gouverné, en coalition avec un parti de
centre droit, pendant une année entière un pays de
la taille de la Turquie sans opposition notoire.
La juridiction
strasbourgeoise ouvre ainsi la porte à la pratique détournée
des dissolutions politiques et relance la critique de ‘gouvernement
des juges’. En effet, en disposant qu’un Etat n’a
pas besoin d’attendre d’actes probants pour se débarrasser
d’un parti dangereux, la Cour omet de déterminer qui,
si ce ne sont les juges, décidera de l’existence d’un
telle dangerosité.
Un tel arrêt
met également en cause le concept classique de Démocratie
Parlementaire dans la mesure où une expression du vote populaire
peut être totalement méconnue par un Etat.
A l’heure
de la désaffection croissante des citoyens européens
pour la politique, on peut se demander si la Cour a bien fait de
légaliser la pratique d'une instance supérieure régulatrice
du jeu démocratique.
En tous les
cas, les réponses données aujourd’hui par la
Grande Chambre appartiennent difficilement au domaine juridique.
On reste perplexe devant l’utilisation par la Cour de sondages
pour déterminer le potentiel du parti REFAH de s’emparer
du pouvoir (cf. § 107). Selon l’un de ses sondages, ce
parti ‘aurait pu obtenir 67% des voix aux élections
générales qui devaient se tenir probablement quatre
ans plus tard’ (sic) (cf. § 107 de la décision).
La valeur d’un
tel mode de preuve est pour le moins relative. Un parti français
extrémiste connu, dont la dissolution est souvent évoquée,
n’a-t-il pas récemment déjoué tous ces
pronostics ?
Laurent HINCKER Avocat
Grégoire NUSS Juriste
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