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DE
LA FORMATION
COMME MOYEN DE LUTTE CONTRE L'INSECURITE
Une interview
de Laurent Hincker, Avocat à Strasbourg - Professeur Associé
à l'Institut de Polémologie et de sociologie de l'Université
Marc Bloch (Strasbourg) - Président de L'IFREM (Institut
de Formation et de Recherches sur la Médiation, la Sécurisation
et l'Aide aux Victimes).
Regard
Local: Depuis plusieurs mois, vous intervenez dans le cadre de for
mations juridiques pour les conducteurs et contrôleurs de
bus, notamment à la S.M.T.U (Société Montpelliéraine
des Transports Urbains) et à la C. T.S. (Compagnie des Transports
Strasbourgeois), ainsi que pour les médiateurs (dans le cadre
des emplois jeunes) dans plusieurs villes de France. Comment est
née l'idée d'une telle formation?
Laurent Hincker: En ma qualité de praticien (avocat
spécialisé en droit pénal), j'ai pu assister
depuis une dizaine d'années à l'émergence d'un
contentieux nouveau concernant les transports urbains. Je l'ai par
ailleurs étudié sur le plan théorique en ma
qualité de professeur associé à l'Université.
C'est en articulant
la pratique à la théorie que j'ai mis en place une
pédagogie et des supports spécifiques pour une formation
adaptée à ce type de professions.
Afin d'accorder
nos réponses à la réalité. mon équipe
a procédé dans un premier temps à un audit
informel. Nous avons d'abord analysé le contenu des signalements
d'actes de délinquance et d'incivilité rapportés
par les agents dans les feuilles de route. ou dénoncés
à l'autorité judiciaire. Nous avons ensuite complété
cette première définition par des entretiens avec
les agents et les dirigeants de l'entreprise qui nous ont permis
d'appréhender leur perception des difficultés auxquelles
ils sont confrontés. Ainsi, nous avons pu mettre en évidence
les caractères spécifiques de la délinquance
affectant le transport public urbain, et développer des réponses
adéquates. Il s'agit essentiellement d'une petite (parfois
moyenne) délinquance dirigée indifféremment
contre les personnes ou les biens, répétitive et ciblée
(en ce qu'elle n'affecte en général que certaines
unes et qu'elle est le fait d'individus souvent identifiés
ou de bandes, faiblement organisées, aisément repérables).
R.L.
: Pouvez-vous nous donner des exemples concrets?
L.H. :
Les situations les plus courantes sont les injures verbales ou gestuelles.
les actes de vandalisme, le fait de cracher ou de fumer. le racket,
les agressions physiques contre les C'est en articulant la pratique
à la théorie agents de l'entreprise, ou encore les
bagarres que j'ai mis en place une pédagogie et des et violences
entre usagers. il s'agit plutôt d'infractions contraventionnelles
ou de petits délits. Mais c'est à partir de ce type
de petite (ou moyenne) délinquance -qui est le fait d'un
tout petit nombre- que vont se développer des attitudes d'incivilité
d'autres usagers créant une ambiance négative de laisser
aller (caractérisée notamment par des fraudes, considérées
comme normales dans le bus, alors que ces mêmes personnes
ne sont pas des fraudeurs ou des délinquants par ailleurs).
C'est dans ce contexte que se développent également
des attitudes plus ou moins larvées de mépris, voire
d'agressivité, à l'égard des conducteurs de
bus considérés comme des robots-, ou à l'égard
des contrôleurs en refusant de se soumettre aux contrôles.
Il n'est par ailleurs pas rare de constater que même en cas
de fraude avérée. des usagers qui pourtant sont en
règle prennent fait et cause pour le fraudeur contre les
agents. représentants de l'institution. Les usagers marquent
certainement ainsi leur refus de se soumettre aux règles
imposées par un service qui ne répond plus à
leurs attentes.
La plupart des
entreprises confrontées à cette délinquance
n'ont pas encore appréhendé les implications de la
demande de sécurité manifestée tant par les
usagers que par les personnels. et particulièrement la nécessaire
intégration d'une logique de sécurisation dans la
politique commerciale.
R.L.
: Quelles sont les conséquences de ces manifestations de
délinquance ou d'incivilité ?
L.H. ::
Cette délinquance a des conséquences à plusieurs
niveaux: d'une part. elle développe un sentiment d'insécurité
qui n'est pas nécessairement en rapport avec l'insécurité
réelle. Les statistiques de 1997 et 1998 le montrent. La
délinquance dans les transports urbains ne représente
qu'une part infime de la délinquance en France. Pourtant,
cette délinquance bénéficie d'une grande visibilité
: les mouvements sociaux ayant affecté de nombreuses entreprises,
suite à des actes d'agression. ont toujours reçu un
large écho médiatique. D'autre part. les personnels
des entreprises confrontés à ce type de délinquance
ou d' incivilité ressentent souvent un profond sentiment
d'impuissance. Même s'ils ne sont pas victimes d'agressions,
le simple mépris et l'arrogance lus dans le regard des usagers
sont souvent perçus comme autant de manifestations de l'absence
de reconnaissance qui contribuent à une usure spécifique
du psychisme des conducteurs ou des contrôleurs de bus.
Ce traumatisme
est encore amplifié lorsqu'ils sont victimes d'agressions
physiques ou verbales, et qu'ils sont livrés à eux-mêmes.
sans aucune assistance. Les mouvements spontanés de grève,
revendiqués comme la réponse à ces formes de
violences, sont la preuve de l'exaspération des agents des
transports urbains.
R.L.
: En quoi une politique de formation peut-elle permettre de lutter
contre l'insécurité, la délinquance et les
incivilités ?
L.H. :
Je pense que des formations spécifiques peuvent permettre
de lutter contre l'insécurité. la délinquance
et les incivilités, à condition qu'elles s'inscrivent
dans un dispositif global.
En permettant
l'appréhension de ces phénomènes. on contribue
à une plus grande professionnalisation des personnels concernes.
Il convient d'éviter la tentation de plaquer des formations
toutes faites sur des situations particulières, afin de les
construire en fonction d'une évaluation correcte de la situation
et de la menace (qu'elle soit réelle ou supposée).
C'est de cette analyse que vont découler les dispositifs
à mettre en oeuvre et la sélection des modules de
formation. Il s'agit à la fois d'analyser les dysfonctionnements
et les enjeux humains et financiers de manière à obtenir
un consensus pour que l'ensemble des services et des acteurs de
l'entreprise adhèrent au projet de formation et que celui-ci
s'inscrive le cas échéant dans un projet d'entreprise
plus global.
Ces modules
doivent donc être élaborés à partir de
l'état des lieux -les représentations de la violence
et de l'insécurité que se font les acteurs de l'entreprise-.
Ainsi, à partir de ce constat, ceux-ci peuvent appréhender
la situation à l'aide des sciences sociales et du droit,
de manière à pouvoir enfin v faire face.
C'est la raison
pour laquelle la première réponse doit être
la mise en place d'une assistance aux victimes pour leur permettre
d'interpréter les situations et de les resituer. Il faut
parallèlement dispenser un module de formation qui permette
aux agents d'analyser les situations de tension, de crise et de
conflit, de gérer leur stress, de prévenir les passages
à l'acte. Dans la plupart des sociétés de transports
urbains, ce type de dispositif est actuellement en place de manière
plus ou moins constante et efficace.
Ce premier module
conduit en général à l'émergence d'une
demande d'instruments permettant de comprendre l'encadrement légal
de l'activité et d'avoir des repères juridiques, émanant
des agents.
Le deuxième
module de formation doit alors s'articuler autour de deux axes.
En premier lieu, il faut apporter des réponses juridiques
précises. concrètes et adaptées aux interrogations
des agents. En deuxième lieu. la mise en oeuvre de cette
formation doit être l'occasion de générer une
dynamique au niveau de la politique pénale du ministère
public, afin d'amener le parquet à systématiser la
poursuite des actes de délinquance perpétrés
dans les transports, et à faire application des dispositions
législatives, générales ou spécifiques.
améliorant la protection des agents.
R.L.:
Pouvez-vous nous donner un exemple concret de droit pouvant fonctionner
comme repère?
L.H. :
Par exemple. le fait de cracher sur un agent des transports urbains
va être vécu très douloureusement par la victime.
L'aide psychologique va lui permettre d'extérioriser sa haine
en "travaillant" par la verbalisation. Le fait de pouvoir
qualifier juridiquement cet acte a également une valeur thérapeutique.
Elle va permettre de faire une relecture de l'acte à travers
le prisme du droit donc une construction et une rationalisation
afin de prendre de la distance par rapport à ce vécu.
La formation juridique apporte donc aux agents des transports urbains
le moyen d'appréhender le phénomène d'insécurité
au regard du droit. Elle précise ainsi la différence
entre délinquance. incivilité ou insécurité,
à partir de la connaissance des éléments constitutifs
des infractions. Cette formation apporte également des réponses
aux deux interrogations principales formulées par les agents
: d'une part. quelle est précisément l'étendue
de leur responsabilité à l'égard des usagers
et de l'entreprise d'autre part, de quelle protection juridique
et de quels moyens d'indemnisation bénéficient-ils
légalement lorsqu'ils sont victimes d'infractions. Ils disposent
dès lors de la capacité d'adopter les comportements
appropriés en identifiant précisément ce qu'ils
peuvent ou ce qu'ils doivent faire, mais surtout ce qu'ils ne peuvent
pas ou ne doivent pas faire.
C'est aussi
à partir de ces repères que pourront également
se dégager un certain nombre d'attitudes réflexes
dans toutes les situations: quand eux-mêmes risquent quelque
chose. quand leur employeur risque quelque chose. ou quand les usagers
risquent quelque chose.
R.L.:
Quels ont été les résultats concrets?
L.H. :
Les premières évaluations effectuées ont permis
de constater le taux de satisfaction des personnes qui ont suivi
ces modules de formation : 98 % ont estimé que cette formation
leur était nécessaire, voire indispensable.
En leur permettant
d'analyser des situations concrètes auxquelles ils sont confrontés
dans le cadre de leur activité quotidienne, on contribue
à renforcer le sentiment de professionnalisation des agents
en intégrant au-delà du savoir, un savoir-faire et
un savoir-être.
Cette formation
restaure chez l'agent la conviction qu'il exerce un métier
qui exige une qualification et qui engendre des responsabilités.
Dès lors, il ne subit plus son travail mais l'exerce en avant
conscience de sa légitimité à agir. De victime,
il devient acteur.
En fournissant
aux agents les clefs d'une attitude professionnelle. on constate
que les agressions diminuent de plus de moitié sur les personnes
formées. Les maladies liées aux agressions psychiques
ou physiques ainsi que l'absentéisme en découlant
diminuent égaielment notoirement chez ces mêmes personnes.
L'ensemble des
services a également constaté des effets positifs:
sur le plan économique par la diminution du niveau des fraudes
induisant des gains de productivité et sur le plan de la
gestion du personnel, en restaurant la confiance des personnels
dans la gestion des conflits à travers les lieux de régulation
que sont les tribunaux. On a constaté également la
diminution notoire des mouvements sociaux. Enfin, les services de
marketing ont pu mesurer l'amélioration de l'image de marque
de la société auprès des usagers.
R.L.
: Pensez-vous que ces modules de formation peuvent s'appliquer à
d'autres secteurs que les secteurs des transports urbains pour lesquels
vous les avez conçus?
L.H. :
C'est à partir de l'expérience de formation conduite
actuellement à la S.M.T.U. (Société Montpelliérainne
de Transports Urbains) que nous avons mis en place une pédagogie
et des supports spécifiques pour une formation adaptée
à d'autres intervenants sociaux (pompiers, agents de sécurité,
employés de grandes surfaces, concierges d'immeubles, surveillants
pénitentiaires, surveillants de piscines, surveillants de
prison. police municipale, médiateurs de rue, médiateurs
d'école ou d'hôpitaux, etc...). Parmi ces métiers,
certains sont ce qu'on appelle de nouveaux métiers. D'autres
sont très anciens, mais il faut les repositionner différemment
en en faisant des lieux d'intervention sociale.
Plutôt
que de mettre un médiateur à côté de
chaque surveillant de piscine, l'un intervenant en cas de dispute
au bord de la piscine. l'autre plongeant dans l'eau quand l'un des
deux protagonistes de la dispute v est tombé, ne vaut-il
pas mieux donner au surveillant de piscine une formation de médiateur
? Il convient toutefois de faire attention : ces nouveaux métiers
sont souvent envisagés de manière quasi magique, comme
s'ils pouvaient être la solution à tous les problèmes,notamment
en matière d'insécurité.
R.L.
: Pouvez-vous nous en donner un exemple?
L.H. :
La médiation en est un bon exemple. Elle s'inscrit en effet
dans de multiples champs qui s'interpénètrent : médiation
judiciaire, médiation institutionnelle ( que ce soit à
l'école, en entreprise ou dans les hôpitaux), médiation
sociale (au niveau des quartiers, des transports urbains... ,. et
enfin médiation culturelle et/ou ethnique. Chacune de ces
médiations a ses spécificités, ce qui évidemment
ajoute à la confusion. Il faut donc clairement définir
les missions de chacun des médiateurs pour leur permettre
de se situer dans le cadre des médiations en général
et en leur faisant connaître les autres axes d'intervention
(distinction avec des notions voisines, telles que conciliations,
arbitrages, etc...) ainsi que les autres acteurs (police nationale,
gendarmerie, police municipale, travailleurs sociaux, etc...). Ce
n'est qu'après cette analyse que l'on peut mettre en place
des modules de formation leur permettant d'acquérir les connaissances
nécessaires, notamment sur le plan de la psychologie, de
la polémologie et du droit pour leur permettre une meilleure
professionnalisation.
Cela nécessite
bien entendu également une meilleure coordination des décideurs.
Peut-être faudrait-il analyser pourquoi certains décideurs
manifestent tant de résistance à la formation. En
effet, on peut a priori penser qu'une entreprise gagne toujours
à avoir un personnel formé. C'est l'une des raisons
pour lesquelles. en liaison avec le CEFEL (Centre d'Etude de Formation
des Elus Locaux) nous avons élaboré un outil pratique
pour évaluer les situations de tension de crise, de conflit
et de violence pour permettre une meilleure information des élus
locaux et une plus grande professionnalisation du personnel communal
par la mise en place d'un support informatique intitulé "Violences
urbaines réponses locales".
Au-delà
des formules incantatoires, la lutte contre l'insécurité
passe nécessairement par la formation y compris celle des
élus locaux.
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