| VERS
UN MODELE SOCIAL EUROPEEN ?
Par
Laurent Hincker et Laure Pubert
A l'initiative
de l'AFREDH (*) s'est tenu à Strasbourg la semaine passée,
dans les locaux de l'Association parlementaire européenne,
un débat sur le thème de « la justiciabilité
des droits sociaux en Europe ». De nombreux spécialistes
y ont participé. Me Laurent Hincker, avocat spécialisé
en droit communautaire et européen (droits de l'homme) et
Laure Pubert (doctorante en droit public) donnent leur point de
vue.
Ces dernières
années, on a pu constater I"émergence d'un modèle
social européen qui s'appuie sur trois piliers: la Charte
sociale européenne du Conseil de l'Europe, la Convention
européenne des droits de l'homme et la Charte des droits
fondamentaux de I’Union européenne.
Il s'attache à la protection des droits sociaux tels que
le droit au travail, le droit a des conditions d'emploi et de licenciement
justes et équitables, le droit de négociation et d'actions
collectives, le droit à la protection sociale, le droit à
la protection des enfants et de la famille, le droit à l'égalité
de chances et de traitement en matière d'emploi et de profession
sans discrimination fondée sur le sexe, le droit à
la santé, le droit au logement, …etc.
- Droits
réels ou illusoires?
Il reste cependant
une étape à franchir car « après
être passé des mots aux droits, il nous faut passer
des droits aux réalités » ( formule de
Javier Perez de Cuellar, ancien secrétaire général
des Nations unies), c'est-à-dire a l'application effective
de ces droits par les tribunaux.
En effet, tout droit reconnu comme fondamental ou inhérent
à la personne humaine doit être justiciable, c'est-à-dire
« susceptible d'être mis en œuvre par un juge
». Il en va de même des droits sociaux. La possibilité
pour un individu de pouvoir porter plainte, non seulement devant
une juridiction nationale mais aussi devant une instance internationale,
à l'encontre d'un Etat, pour violation d'un droit social
est de plus en plus largement revendiquée. Mais avant que
les droits sociaux ne soient justiciables, ils doivent être
garantis par la législation nationale de façon à
être exécutoires devant les tribunaux.
La deuxième
étape vise à la création au niveau européen
d'un noyau dur de droits sociaux fondamentaux pouvant être
soumis au contrôle juridictionnel, effectif et contraignant
existant déjà en Europe pour les autres droits civils
et politiques.
Il n'existe pas au niveau européen de définition des
« droits sociaux » qui soit généralement
acceptée. Cela permettrait pourtant d'assurer un suivi effectif
des différents systèmes nationaux de protection de
ces droits.
- Quelles
garanties en droit?
Les droits sociaux
ont été pendant longtemps traités comme des
droits de seconde zone par rapport aux droits civils et politiques
(droit à la vie, interdiction de la torture, droit a un procès
équitable, droit au respect de la vie privée et familiale,
liberté d'expression, droit à la liberté d'association,
…etc.), leur réalisation exigeant souvent des moyens
économiques, financiers et sociaux qui font défaut
à un grand nombre d'Etats. On leur reproche également
leur contenu imprécis et parfois trop idéologique
qui ralentit leur mise en œuvre effective et justifie dans
certains cas la méfiance des Etats.
De nombreux droits sociaux sont déjà garantis par
les législations nationales et soumis au contrôle du
juge national. Leur nature ne les empêche donc pas d'être
exécutoires devant les juridictions européennes. Partant,
certaines propositions visant à créer des procédures
internationales ont pu se concrétiser, à l'instar
du Protocole facultatif additionnel à la Charte sociale européenne
qui instaure un système de réclamation collective
depuis 1998.
- Un
contrôle juridictionnel accessible
Cette procédure
n'instaure pas un recours individuel mais peut amener à l'adoption
d'une recommandation solennelle dépourvue il est vrai d'effet
coercitif. En conséquence, l’effectivité de
ces droits sociaux dépend en grande partie de l'attitude
des gouvernements et des juges nationaux à l'égard
de la Charte car le principe de l'autonomie des Etats dans le domaine
social impose au juge national de statuer en fonction de leur loi
nationale.
Par ailleurs, depuis quelques années, la Cour européenne
des droits de l'homme de Strasbourg (Europe regroupant 44 pays)
a développé a travers sa jurisprudence, un contrôle
juridictionnel accessible pour les droits sociaux. Ainsi, a partir
des notions de « vie en société »
et de « dignité humaine », la Cour a
donné un contenu social à certains droits classiques
de la Convention tels que par exemple la liberté syndicale...
Dans une décision audacieuse de 1979, elle a même estimé
de façon générale qu'il n'existait aucune cloison
entre les droits économiques et sociaux et les droits civils
et politiques qu'elle vise à protéger car ces derniers
ont, pour nombre d'entre eux, « des prolongements d'ordre
économique et social ».
- Coexistence
ou concurrence?
La Charte des
droits fondamentaux de l'Union européenne (Europe regroupant
15 pays) reprend quant à elle l'ensemble des droits civiques,
politiques, économiques et sociaux universels reconnus par
l'Europe. Les droits sociaux sont basés notamment sur la
Charte sociale européenne à laquelle adhèrent
tous les Etats membres de l'Union. La réalisation effective
de ces droits va dépendre de leur sanction juridictionnelle
par la Cour de justice des communautés européennes
de Luxembourg dans le champ du droit communautaire et donc de l'éventuelle
incorporation de la Charte dans les traités de l'Union.
L' Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a déjà
réclamé la création d'une « Cour
sociale européenne » ou d'une chambre sociale
a la Cour de Strasbourg. Elle a suggéré d'aménager
la compétence de la Cour européenne des droits de
l'Homme, en tant que complément au mécanisme de contrôle
de la Charte sociale européenne. « L'enracinement
de la démocratie en Europe passe par la garantie d'une plus
grande effectivité (...) des droits sociaux ».
Dès lors, ne pourrait-on pas envisager la mise en place de
recours individuels devant le Comité de la charte sociale
de Strasbourg? Pour éviter une protection à plusieurs
vitesses par la coexistence d'instruments juridiques concurrents,
la solution ne serait-elle pas que l'Union européenne adhère
enfin a la Convention européenne des droits de l'homme et
a la Charte sociale européenne du Conseil de l'Europe?
L.H.
et L.P. |